[Interview] Un collectionneur à l’honneur : Sindika Dokolo – ÌMỌ̀ DÁRA

[Interview] Un collectionneur à l’honneur : Sindika Dokolo – ÌMỌ̀ DÁRA

Le 3 mai 2017 | https://www.imodara.com/magazine/interview-with-african-art-collector-sindika-dokolo/
Par Adenike Cosgrove
Traduction française de Anne Cohen Beucher

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Sindika Dokolo aux côtés du Président angolais José Eduardo dos Santos et du roi Chokwe Mwene Muatxissengue Wa-Tembo.

Quel objectif poursuivez-vous avec ce projet de rapatriement d’œuvres d’art classiques africaines ?

D’abord, je pense qu’il est utile de comprendre le contexte — c’est à dire comment tout cela a commencé. Enfant, j’ai grandi à Paris entouré d’œuvres d’art classiques africaines. Et même si je n’étais pas consciemment sensibilisé à l’art africain, mes parents m’ont appris à quel point l’identité culturelle était importante, et aussi que l’art est une partie vitale de cette identité. Mon père était passionné par l’art classique africain et j’ai toujours vécu au milieu de toutes ses pièces. Il était aussi ami avec le collectionneur Jean Cambier. Et à l’âge de 12 ans, je me rendais chez Jean une fois par semaine pour voir sa collection. Comme un musée, sa maison était construite autour de ses œuvres d’art. On dégustait du vin assis sur des chaises datant du moyen-âge et on passait en revue ses dernières acquisitions d’art classique africain — c’était une sorte de cérémonie, de rite initiatique. Ces visites hebdomadaires ont fait germer une graine en moi, et m’ont fait découvrir « le puissant art de l’exorcisme ».

Ma famille a quitté Paris pour la République démocratique du Congo en 1994, après cela je suis allé en Angola en 2000. Ces deux pays partagent une culture et un peuple communs, et alors même que Luanda est à seulement 45 minutes d’avion de Kinshasa, j’ai été surpris de voir que je connaissais si peu la réalité angolaise, cette nation, son peuple, et ses différentes cultures. Mais j’ai été très touché. L’ambiance en Angola à la fin de la guerre était galvanisante. Le pays savait qui il était, et son peuple ne s’embarrassait pas du quand dira-t-on — il est fort et fier. Les Angolais ne laissent à personne d’autre qu’à eux-mêmes le soin de raconter leur histoire. Ils sont fidèles à eux-mêmes, et veulent qu’on les respecte. La fin de la guerre en Angola a été un moment spécial de leur histoire, c’est là que les Angolais ont compris qu’ils étaient invincibles.

Un autre évènement marquant pour moi a été mon séjour à Paris. Ma famille cherchait à y acheter un pied-à-terre. Nous avions visité un magnifique appartement qui appartenait à un producteur de musique et sa femme. Au rez-de-chaussée, étaient exposées des sculptures de César, et dans la cage d’escalier était accrochée la peinture de Jean-Michel Basquiat, « Pharynx ». J’étais estomaqué. J’avais littéralement l’impression de m’être pris un crochet du droit dans le ventre. La conversation avec le propriétaire a vite dérivé sur sa collection d’art.

« PHARYNX », 1985
Jean Michel Basquiat
Source: SINDIKA DOKOLO FOUNDATION

L’idée de rapatrier l’art classique africain est très récente, le projet n’a été véritablement initié qu’en 2013. La première chose que j’ai réalisée après avoir été si impressionné par le Basquiat, c’est que cette puissante œuvre d’art contemporaine puisait ses racines dans l’héritage africain. Je me suis dit que ce serait fantastique que les artistes africains d’aujourd’hui puissent aussi être inspirés par leur héritage, par les travaux de leurs ancêtres. Exposer les artistes d’aujourd’hui à l’art classique africain pouvait être une clé intéressante pour libérer le potentiel de nouveaux territoires artistiques. Je voulais servir de catalyseur, absorber le plus possible de l’énergie de l’Angola pour l’insuffler à la future génération d’artistes.

MASQUE SHINJI PWO, ANGOLA

Collection du Musée de Dundo, INV. I.16 (collecté en 1954)
Publié dans Bastin, 1961, pl. 251
Identifié sur le Marché de l’Art en 2014
Exposé à Luanda (Angola), le 4 février 2016


Vous êtes aussi un collectionneur d’art classique africain. Pourquoi être passé de l’art contemporain à l’art classique ?

Ce que j’aime dans l’art africain, c’est qu’il ne s’agit pas de l’artiste ni de l’impression esthétique, il sert une plus noble cause : sa capacité à donner corps à un monde invisible, un esprit. Cela le rend non seulement différent, mais aussi supérieur aux autres pratiques artistiques.

J’ai commencé par acheter à titre personnel des pièces d’art classique africain lors d’enchères — chez Christie’s et Sotheby’s — où j’avais déjà fait l’acquisition d’art contemporain auparavant. Ensuite, je suis devenu ami avec les marchands d’art Tao Kerefoff et Didier Claes. À travers eux, j’ai continué à enrichir et gérer ma propre collection. Je l’ai organisée de manière à acquérir des pièces qui me plaisaient, certes, mais aussi des œuvres dont je sentais qu’elles étaient les meilleures dans leur catégorie. Je m’efforce de rassembler non seulement les principaux courants de l’art classique africain, mais aussi pour chacun des objets sélectionnés d’atteindre l’excellence en termes de qualité. Chaque pièce doit répondre à des critères historiques et de pedigree, comme avoir été exposée, avoir une traçabilité irréprochable, avoir été présentée dans des livres ou catalogues de référence. Je veux des chefs-d’œuvre que l’on puisse retrouver dans les pages des meilleurs ouvrages d’art.

Bien des choses ont été écrites sur l’art africain, mais principalement d’un point de vue ethnographique ou anthropologique. Il y a très peu d’écrits sur l’art lui-même ou sur les artistes ayant produit ces pièces. C’est pourquoi j’ai décidé de collecter le maximum d’informations sur ce sujet. Je me suis procuré les meilleurs livres et j’ai essayé d’en apprendre le plus possible sur l’art classique africain.

Collectionner de l’art contemporain africain et avoir grandi entouré d’art classique, cela m’a permis d’avoir l’œil aguerri et d’acquérir le goût ainsi que la confiance pour investir dans des chefs-d’œuvre classiques africains. Les pièces de ma collection doivent être des œuvres d’excellence.


« J’œuvre à la création de la plus belle collection d’art classique africain du monde. »


Photographie du Musée de Dundo présentant 30 masques pwo disposés sur des rayonnages en verre dans la Sala Crença Animista (Salle des croyances animistes). Ils font partie d’un ensemble qui dans les années 50 regroupait 110 masques en bois, comprenant de nombreux modèles de type pwo ainsi que 67 masques en fibres et résines de différents styles.

Source : FONTINHA Mario, 1997. Ngombo (Adivinhaçao): Tradieks no Nordeste de Angola. Oeiras (Portugal), Camara Municipal de Oieras, p. 29, fig. 49

Qu’est-ce qui vous a incité à rapatrier les œuvres volées au Musée de Dundo ?

Un livre que j’ai trouvé lorsque j’essayais d’en apprendre plus sur l’art classique africain, La Sculpture Tshokwe de l’historienne d’art Marie-Louise Bastin. En le feuilletant, j’ai vu des photos d’objets du Musée de Dundo en Angola. Une photo m’a aussi frappé, c’était un immense meuble rempli de masques mwana pwo. J’ai trouvé ça extraordinaire. Qui eut cru qu’un si petit musée puisse détenir des chefs-d’œuvre valant des millions de dollars ! J’ai dit à Didier qu’il fallait qu’on visite ce musée afin d’apprécier les pièces de visu.

Nous avons pris rendez-vous avec le directeur, loué un petit jet, et nous nous sommes rendus dans ce musée fraîchement rénové, mais plutôt isolé. L’endroit était impeccable, le gouvernement avait investi une coquette somme pour le réhabiliter. Il avait un petit côté ethnographique : des lances, des peintures murales, des trônes de chefs, des ustensiles de cuisine de tous les jours étaient exposés pour montrer comment nos ancêtres vivaient à l’époque. Le musée disposait aussi d’une petite bibliothèque où tout était bien répertorié. En revanche, ce que nous n’avons pas vu, ce sont les fameux masques mwana pwo photographiés dans le livre. Nous n’avons vu aucun trésor de l’art Chokwe. J’ai demandé au directeur s’il avait les masques du livre de Marie-Louise Bastin. Et il m’a répondu que le musée les avait possédés, mais qu’ils avaient été pillés pendant la guerre et revendus à des particuliers, et qu’il était impossible de remettre la main dessus. J’étais révolté. Premièrement, comment le gouvernement avait-il pu investir autant d’argent dans un musée sans se rendre compte de la valeur et de l’importance de l’art lui-même ? On nous présentait une vision coloniale de notre histoire du style « c’est ainsi que les sauvages vivaient ». Deuxièmement, avec un musée comme celui de Dundo, il n’y avait plus d’excuse pour que des chefs-d’œuvre qui lui appartenaient n’y soient pas exposés.

Didier m’a expliqué que lorsqu’il était enfant en République démocratique du Congo, à la fin des années 80, de nombreuses pièces de Dundo passaient par Kinshasa. Donc, sur la base de ce souvenir, nous avons monté une équipe — comprenant Tao, Agnès Lacaille (muséologue et africaniste), un certain nombre de chercheurs, et des avocats — et nous avons commencé à traquer les pièces volées. Nous avons demandé au Musée Royal de l’Afrique centrale de Tervuren l’accès à leurs archives concernant les musées angolais et commencé à travailler à l’identification des œuvres qui se trouvaient auparavant dans la collection du Musée de Dundo.


« Il est important de parler chiffres et estimations pour susciter l’intérêt du grand public et débattre de la valeur de la culture »


Je me suis assuré de mettre en œuvre une approche pragmatique. Je suis un collectionneur, je connais ce marché, je sais quand une pièce sent mauvais, et je sais que si je veux la traquer je prends un risque. Quand on collectionne de l’art classique africain, il peut vite être question de sommes d’argent conséquentes, mais je savais aussi que le marché s’est emballé il y a cinq ans environ. Tout comme je savais que de nombreuses pièces Chokwe que nous cherchions à rapatrier au Musée de Dundo avaient été vendues dans les années 80 et 90. Du coup, j’ai décidé que j’allais personnellement racheter ces œuvres pour le musée, mais que je ne paierais au marchand d’art ou collectionneur que le montant qu’il avait déboursé pour acquérir la pièce en question. Je leur rembourserai leur prix d’achat, pas un centime de plus.

MASQUE CHOKWE MWANA PWO, ANGOLA

Collection du Musée de Dundo
Collection privée, France
Identifié en 2016 sur le Marché de l’Art
Rendu à l’Angola en avril 2016, via son ambassade à Paris.


La discussion autour du rapatriement d’œuvres dans leur pays d’origine n’est pas nouvelle. En quoi est-ce différent maintenant avec l’art africain ?

Prenons l’exemple des Grecs. 99 % de leur héritage est recensé, étudié, et accessible au peuple grec. Tout le monde en Grèce a clairement conscience du fait que leur pays est le berceau de l’Europe moderne. Les Grecs comprennent qui ils sont, d’où ils viennent, et ce qu’ils valent, et leur art contribue à cette compréhension.

Aujourd’hui, dans certaines parties de l’Afrique, ces éléments fondamentaux font défaut. Nous n’avons pas accès à notre héritage et nous ne comprenons pas combien cet héritage est important pour notre propre estime, notre confiance en nous, notre connaissance et compréhension de nous-mêmes. Sans cette connaissance, il nous est impossible d’être des citoyens légitimes et productifs, avec des centres de pensées propres. Nous ne pouvons être que des marionnettes. Il nous manque des racines et c’est pourquoi je sens qu’il est vital de nous reconnecter avec l’art classique africain. D’être fiers des trésors trop longtemps oubliés.

La semaine passée, je regardais un documentaire sur l’histoire du fleuve Congo. Le présentateur décrivait comment Diogo Cão, l’explorateur portugais, avait découvert le fleuve et avait fait ériger une immense stèle de pierre pour marquer cette découverte. À côté de la stèle, on pouvait lire : « c’est ici que notre histoire commence ». J’ai trouvé cela vraiment fascinant qu’encore aujourd’hui, après toutes les épreuves que des pays comme la République démocratique du Congo et l’Angola ont endurées, on continue de croire que notre histoire a commencé le jour où un homme blanc a posé ses yeux sur nous. Cela en dit beaucoup sur le chemin qu’il nous reste encore à parcourir pour être notre propre centre de gravité. Nous avons encore beaucoup de travail à accomplir pour prendre le contrôle de notre histoire. Nous n’arriverons jamais à atteindre le niveau économique auquel nous aspirons si nous ne savons pas vraiment qui nous sommes.

STATUE SONGYE, RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Collection Sindika Dokolo, Angola
Didier Claes, Belgique
Collection Willy Mestach, Belgique
Photographie : Studio Philippe de Formanoir-Paso Doble

MASQUE LEGA, RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Collection Sindika Dokolo, Angola
Didier Claes, Belgique
Collection Willy Mestach, Belgique
Photographie : Studio Philippe de Formanoir-Paso Doble


Certains pourraient vous opposer l’argument suivant : « Est-ce que le Louvre devrait renvoyer l’art italien en Italie alors ? Ces œuvres ont été acquises par la force ? Jusqu’où peut-on aller ? »

La démocratie est très sensible à l’opinion publique, mais ne supporte pas qu’on remette en question sa morale et son éthique.

Non seulement l’Afrique est entrée en lice dans cette course tardivement, mais de plus elle ne sait pas dans quelle direction courir. Quoi qu’il en soit, l’important est que le débat a été engagé. Les gens sont généralement favorables à cette cause, car elle est clairement définie. C’est un débat sur l’affirmation de soi, un combat pour réclamer le respect et la dignité. Personnellement, j’accomplis mon devoir pour mes enfants et mes petits-enfants. En tant que père, j’ai une responsabilité : clarifier cette lutte et mettre le doigt là où ça fait mal. Il ne suffit plus d’être « le gentil Africain », c’est contre-productif. Je crois que pour être des Africains à part entière, nous devons d’abord avoir le sens de notre propre valeur, et comprendre ce que nous défendons. Nous devons comprendre que nous faisons partie d’une chaine, d’une trajectoire initiée bien avant nous et qui se poursuivra bien après. Ce n’est pas quand on pose les yeux sur nous que nous commençons à avoir de la valeur. C’est un point sur lequel il faut se pencher sérieusement et j’ai choisi de le faire à travers l’art et la culture.

STATUE DE REINE LUNDA, ANGOLA

Publiée dans Bastin, La Sculpture Tshokwe, Chaffin éd., 1982, p. 1961, n° 95
Identifiée en 2016 dans une collection privée, Paris
Rendue à l’Angola en avril 2016, via son ambassade à Paris

Le pillage de l’art classique africain est un problème récurrent. Avez-vous des inquiétudes concernant les pièces rapatriées : pensez-vous qu’elles puissent être de nouveau volées ?

Cela n’arrivera pas à Dundo. Le travail que nous avons mené a permis d’amener les Angolais à prendre conscience de qui ils sont. Les œuvres pillées ont été rendues à l’Angola à la date anniversaire qui marque le début de leur lutte pour l’indépendance. Ces pièces ont été présentées au roi Chokwe et au Président de la République. D’importants membres du gouvernement et du parlement étaient aussi présents. C’était une déclaration politique majeure, qui signifiait le retour de notre histoire et de notre identité. Le retour d’une part de nous-mêmes. En rendant les choses officielles, et pas seulement anecdotiques, vous déclenchez chez les gens une forme de prise de conscience de qui ils sont réellement, de leur identité profonde. Tout le monde se rejoint autour de cette idée qui représente une forme de trêve pour le pays.

Je suis convaincu que parce que ces pièces ont été rendues dans ce contexte politique et culturel, nous ne serons pas confrontés à des problèmes de pillage dans le futur.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de réussites de ce projet ?

Certaines pièces, nous les avons retrouvées dans des collections privées et d’autres par l’intermédiaire de marchands d’art. Tout le monde veut détenir des objets qui prennent de la valeur dans le temps, en particulier les marchands d’arts. Prenons l’exemple de cette importante statue d’une princesse Chokwe, maintenant de retour à Dundo, qui appartenait à un marchand d’art : il ne voulait pas la céder pour moins de 1 million de dollars. Je lui en ai donné 70 000. Cela reste une grosse somme d’argent, mais il nous fallait la récupérer pour le musée à un prix juste.

Un autre collectionneur nous a lui-même contactés spontanément pour rendre un siège Chokwe dont il soupçonnait qu’il avait été dérobé. Il ne voulait pas d’argent, il voulait seulement être présenté au roi Chokwe et visiter le musée. Je m’assurerai personnellement que cela soit fait d’ici la fin de l’année et en grande pompe. Il est important de reconnaître ceux qui nous traitent comme des êtres humains à part entière et pas juste des noirs.

À ce jour, nous avons identifié et localisé une quarantaine de pièces pillées au Musée de Dundo. Nous essayons de concentrer nos efforts. Il n’est pas question de s’occuper ici des joyaux de l’art africain en général, ce serait trop vaste. Mais là, nous avons la loi de notre côté : il est illégal de détenir des biens inscrits à l’inventaire d’un musée. Des pièces identifiées, cinq ont été rapatriées, dont certaines sont des œuvres d’art majeures. Nous avons déjà retrouvé plusieurs masques mwana pwo sur les trente immortalisés sur la photographie. Cette image est un rappel permanent du travail qu’il reste encore à accomplir.