Collectionner n’est pas un acte banal, par Simon Njami

Collectionner n’est pas un acte banal, par Simon Njami

Collectionner n’est pas un acte banal. Une activité à laquelle on s’adonne par oisiveté, par goût de la spéculation ou par vanité. Il s’agit, pour nous d’un acte politique. Il y a quelques décennies, l’idée d’une collection africaine d’art contemporain aurait fait sourire. N’existaient alors que les collections d’art ancien qui, dans la majorité des cas, se construisaient en dehors des espaces géographiques d’où provenaient des objets souvent acquis d’une manière contestable. Puis, à la fin des années 80 et au début des années 90, de nouveaux acteurs sont entrés en scène qui se sont progressivement imposés (ils étaient les seuls), comme des références incontournables. Il est important de noter ici l’exception sud-africaine où d’importantes collections institutionnels se sont crées mais axées pour la plupart pour les créations nationales.

Parmi les individus, certains furent de vrais amateurs, au sens premier du terme. Des amoureux de l’Afrique qui amassaient, sans trop de discernement au départ, ce qui leur paraissait représenter au mieux le « génie » africain. Au nombre de ceux-là, le nom de l’Allemand Hans Bogatzke se distingue. Au long des années, ce dernier, avec une expertise de plus en fine, est parvenu à rassembler les travaux d’artistes qui comptent parmi les plus importants de leur génération. C’est de cette collection qu’est née, au début des années 2000, la collection Dokolo. En acquérant les pièces de la collection Bogatzke, notre objectif était double : d’une part rendre hommage à un homme qui s’est montré un pionnier et empêcher la dispersion du fruit de son travail, et, d’autre part, établir les bases d’une collection dont l’objectif était et demeure de rassembler en terre africaine les meilleurs productions dues aux artistes du continent et de sa diaspora.

 

Depuis que l’art africain est devenu partie prenante du marché global, depuis que les expositions sur ce thème se multiplient, peu d’Africains ont eu l’occasion de voir, sur le continent, ce qui était produit et discuté partout ailleurs. Lorsque nous parlons d’un acte politique, c’est bien de cela qu’il s’agit : faire en sorte que les artistes africains ne soient plus considérés comme des étrangers sur leur propre sol, mais comme partie prenante des discours esthétiques et sociaux. Il s’agit pour nous de préparer l’avenir et de rendre réel et palpable le fait contemporain sur le sol africain. Depuis la création de la collection Dokolo et de la fondation du même nom, d’autres initiatives ont vu le jour, dont la plus remarquable est sans doute la fondation Zinsou au Bénin. Cela prouve, pour ce qui en doutait encore, que l’Afrique est capable de contredire la logique centralisatrice héritée du siècle des Lumières qui domine encore le monde de l’art.

 

Une étape majeure du développement de la collection Dokolo a été l’acquisition, en 2008, d’une partie du fonds Revue Noire, l’une des archives les plus riches, si ce n’est la plus riche, dans le domaine de la création contemporaine du continent. Par ce geste à la fois symbolique et stratégique (il s’agissait pour nous de rendre hommage au travail accompli par les fondateurs de la Revue depuis plus d’une vingtaine d’années), la collection est forte aujourd’hui d’un matériau unique qui couvre tous les domaines de la création contemporaine. L’exposition conçue pour les Rencontres de Bamako ne révèle qu’une infime partie de ces œuvres.

 

Enfin, nous insisterons sur le fait qu’il ne s’agit pas, comme c’est trop souvent le cas, d’une collection d’art africain, mais d’une collection africaine d’art contemporain. C’est-à-dire d’une collection conçue sans aucune volonté d’ethnocentrisme même si, bien évidemment, l’Afrique demeure au cœur de nos préoccupations.